{"id":556,"date":"2021-09-15T13:20:03","date_gmt":"2021-09-15T11:20:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lesuniversdarmonia.fr\/WP\/?page_id=556"},"modified":"2024-07-08T09:19:43","modified_gmt":"2024-07-08T07:19:43","slug":"un-petit-coin-de-paradis","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.lesuniversdarmonia.fr\/WP\/nouvelle\/un-petit-coin-de-paradis\/","title":{"rendered":"Un petit coin de paradis"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Cette nouvelle r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;appel \u00e0 texte de La nouvelle George Sand dont le th\u00e8me \u00e9tait Grain de sable<\/em>. <em>Cette histoire illustre la lutte des femmes pour se lib\u00e9rer des normes patriarcales.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On l\u2019appela \u00ab\u2009grain de sable\u2009\u00bb tant sa t\u00eate \u00e9tait petite. Lorsque Louise, la m\u00e8re d\u2019\u00c9lise, avait accouch\u00e9 sur la table de la salle \u00e0 manger, lorsqu\u2019elle avait pris le nouveau-n\u00e9 dans ses bras, elle s\u2019\u00e9tait \u00e9cri\u00e9e&nbsp;: \u00ab\u2009Mon dieu, un monstre\u2009!\u2009\u00bb \u00c9lise \u00e9tait la cadette d\u2019une fratrie de dix enfants. \u00c0 la ferme, apr\u00e8s la guerre de 70, la vie avait repris ses droits. Le p\u00e8re, Fernand avait perdu le tirage au sort et il n\u2019avait pas eu les moyens d\u2019acheter un remplacement. Il \u00e9tait mort au combat. Mais, heureusement, son jeune fr\u00e8re Augustin avait eu plus de chance et il ne laissa pas sa belle-s\u0153ur dans le besoin. Il l\u2019\u00e9pousa. \u00c9lise \u00e9tait le fruit de cette union. La naissance de cette enfant difforme fut un mauvais signe pour Louise. Elle prit peur. Elle pensa que Dieu se vengeait, parce qu\u2019elle avait convol\u00e9 avec le fr\u00e8re de son d\u00e9funt mari.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lise fut rejet\u00e9e par ses parents et grandit presque toute seule. Elle poussa comme une herbe folle. Ses cheveux se d\u00e9velopp\u00e8rent en abondance et sa petite t\u00eate disparut sous une tignasse hirsute et ch\u00e2tain clair. Ses parents n\u2019estim\u00e8rent pas utile de l\u2019inscrire \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Dans une t\u00eate si petite, il ne doit pas entrer grand-chose se dirent-ils. Pas la peine de l\u2019encombrer. \u00c0 dix-sept ans, \u00c9lise \u00e9tait devenue une jeune fille intelligente, espi\u00e8gle et aventureuse. Sa salle de classe, s\u2019\u00e9tait la for\u00eat et ses tr\u00e9sors. Elle en connaissait les moindres recoins. Ses camarades, s\u2019\u00e9taient les arbres. Elle leur parlait comme \u00e0 des amis et leur assembl\u00e9e toujours fid\u00e8le c\u00e9l\u00e9brait chaque jour la beaut\u00e9 spontan\u00e9e et resplendissante d\u2019\u00c9lise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle aimait par-dessus tout un petit coin de paradis, connu d\u2019elle seule. Elle devait s\u2019enfoncer profond\u00e9ment dans le fouillis inextricable de la v\u00e9g\u00e9tation pour y acc\u00e9der. Une sorte de lagon aliment\u00e9e par une source d\u2019eau claire courant joyeusement le long d\u2019un talus de mousse et de fleurs multicolores trop heureuses de trouver l\u00e0 un breuvage permanent. Elle avait am\u00e9nag\u00e9 un espace, \u00e9talant des foug\u00e8res qu\u2019elle renouvelait r\u00e9guli\u00e8rement. Elle s\u2019asseyait de longues heures comme sur un tapis confortable. Elle pouvait ainsi \u00e0 loisir s\u2019\u00e9merveiller en observant la nature prosp\u00e8re et impr\u00e9vue. Les grandes libellules bleues arpentaient la mare en tous sens et dessinaient une g\u00e9om\u00e9trie myst\u00e9rieuse. Une multitude de n\u00e8pes bondissaient en formation comme des soldats montant \u00e0 l\u2019assaut. Le parlement des grenouilles assourdissait les berges de leurs croassements rauques. Les coroles jaunes des n\u00e9nuphars \u00e9mergeaient au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9 et leurs feuilles en forme de c\u0153ur offraient aux batraciens des promontoires pour la chasse aux petits insectes. C\u2019\u00e9tait un ballet incessant de jaillissement et de plongeons qui faisaient rire \u00c9lise aux \u00e9clats. Parfois, un timide chevreuil s\u2019enhardissait afin de s\u2019abreuver et s\u2019enfuyait au moindre soubresaut de ce foisonnement d\u00e9sordonn\u00e9. Les saules caressaient doucement la t\u00eate d\u2019\u00c9lise de leurs branches comme en hommage \u00e0 sa plastique si singuli\u00e8re. Elle s\u2019habillait d\u2019une blouse en lin qu\u2019elle lavait dans l\u2019eau de la mare et qu\u2019elle \u00e9talait au soleil. Sa nudit\u00e9 innocente resplendissait alors. Elle se couronnait de tige de roseaux et de violettes sauvages. \u00c9lise \u00e9tait la reine de ce domaine o\u00f9 r\u00e9gnait la loi parfois cruelle, mais toujours harmonieuse de la nature. Un \u00e9den dans lequel la f\u00e9minit\u00e9 exquise d\u2019\u00c9lise rayonnait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un matin de juillet, Elise rejoignit, comme \u00e0 son habitude, son jardin secret apr\u00e8s s\u2019\u00eatre d\u00e9lect\u00e9 de pommes et de framboises qui croissaient sur le bas-c\u00f4t\u00e9 d\u2019un chemin creux forestier. En arrivant \u00e0 la mare, elle s\u2019aper\u00e7ut que son espace am\u00e9nag\u00e9 \u00e9tait occup\u00e9 par ce qui semblait \u00eatre un homme. Elle n\u2019en avait jamais rencontr\u00e9 habill\u00e9 de la sorte. Il \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une veste en tergal c\u00f4tel\u00e9, d\u2019un pantalon de toile, de sandales de cuir et d\u2019un chapeau informe \u00e0 larges bords. Il \u00e9tait assis sur un minuscule tabouret et devant lui, une esp\u00e8ce d\u2019escabeau soutenait un carr\u00e9 tout blanc sur lequel il appliquait des t\u00e2ches de couleur \u00e0 l\u2019aide de petits b\u00e2tons. \u00c9lise observa l\u2019intrus. Elle n\u2019\u00e9tait pas f\u00e2ch\u00e9e, mais curieuse de cet homme au comportement si singulier. Que pouvait-il bien faire\u2009? Elle ne se montra pas et d\u00e9guerpit apr\u00e8s quelques minutes. Dans sa fuite, elle fit craquer une branche. L\u2019homme se retourna. Son visage apparut alors. Il \u00e9tait fin et p\u00e2le. Un nez l\u00e9g\u00e8rement \u00e9pat\u00e9, mais bien proportionn\u00e9 soutenait de petites lunettes rondes de myope qui grossissaient, de fa\u00e7on comique, deux yeux verts. Des joues creuses prouvaient qu\u2019il ne devait pas manger \u00e0 sa faim tous les jours. Une moustache prolong\u00e9e d\u2019une barbichette aux boucles folles et brunes achevait de donner \u00e0 ce faci\u00e8s une physionomie \u00e9trange. On n\u2019aurait pas su d\u00e9terminer s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un fou ou d\u2019un g\u00e9nie. L\u2019homme se nommait Isidore Masnot, peintre de son \u00e9tat. Il arpentait la campagne berrichonne en qu\u00eate de points de vue pour ses \u0153uvres qui se vendaient mal. Le dernier salon des impressionnistes avait eu lieu en 1886, mais Isidore avait \u00e9t\u00e9 refus\u00e9, encore une fois. Si les papes de ce mouvement artistique \u00e9taient maintenant adul\u00e9s, d\u2019autres, plus obscurs et moins talentueux v\u00e9g\u00e9taient. Le march\u00e9 avait pris le pouvoir. Se faire un nom \u00e9tait devenu une t\u00e2che presque impossible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Isidore Masnot cherchait obstin\u00e9ment le paysage qui lui procurerait de quoi vivre d\u00e9cemment. Il n\u2019aspirait pas \u00e0 une gloire inaccessible, mais \u00e0 une existence confortable et paisible. Son fr\u00e8re cadet Ars\u00e8ne avait, quant \u00e0 lui, senti le vent tourn\u00e9. Il s\u2019\u00e9tait aussi essay\u00e9 \u00e0 la peinture, mais s\u2019\u00e9tait rapidement rendu compte qu\u2019il n\u2019avait ni talent ni coup d\u2019\u0153il. Il s\u2019\u00e9tait donc lanc\u00e9 dans le commerce d\u2019\u0153uvre d\u2019art et \u00e9tait devenu un expert reconnu et redout\u00e9. Il avait le don de flairer le succ\u00e8s que pourrait rencontrer un tableau. Une capacit\u00e9 rare qu\u2019il avait acquise en arpentant les mus\u00e9es, les ateliers d\u2019artistes r\u00e9put\u00e9s ou ignor\u00e9s, en \u00e9coutant les commentaires des amateurs, en lisant la presse sp\u00e9cialis\u00e9e, en se fiant \u00e0 ses propres inspirations la plupart du temps infaillibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il rendait souvent visite \u00e0 son fr\u00e8re pour le sermonner. \u00ab&nbsp;Change de style si tu veux vendre\u2009!&nbsp;\u00bb lui conseillait-il. Mais Isidore ne c\u00e9dait pas et continuait son labeur dans un galetas sous les toits de Paris. Deux petites pi\u00e8ces \u00e9triqu\u00e9es et sales. Un matelas pos\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol et pour toute cuisine un r\u00e9chaud \u00e0 alcool qui d\u00e9gageait une odeur forte et d\u00e9sagr\u00e9able. Une fen\u00eatre ouvrant sur la for\u00eat inextricable des chemin\u00e9es fumantes de Paris. Des centaines de tableaux retourn\u00e9es, que personne ne voulait, parsemaient les murs de son logis. Ils pourrissaient dans ce taudis humide en \u00e9t\u00e9 et surchauff\u00e9 en hiver par un m\u00e9chant po\u00eale \u00e0 bois. Souvent, lorsqu\u2019il n\u2019avait plus le sou pour acheter des b\u00fbchettes, il br\u00fblait des cadres. Il enroulait les toiles et les entreposait dans un coin. Il y en avait d\u00e9j\u00e0 plusieurs dizaines. De temps en temps, il effectuait quelques commandes pour survivre. Des portraits o\u00f9 des ext\u00e9rieurs de maison pour de riches particuliers, des bourgeois avares qui avaient fait fortune dans l\u2019immobilier sous le Troisi\u00e8me Empire et qui le payaient chichement. Lorsqu\u2019il avait assez d\u2019argent ou qu\u2019il avait vendu une \u0153uvre \u00e0 un amateur qui avait bien voulu gravir les six \u00e9tages de son immeuble, il partait en train vers la campagne fran\u00e7aise pour chercher l\u2019inspiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est par hasard qu\u2019il avait d\u00e9nich\u00e9 cette mare en s\u2019enfon\u00e7ant au hasard dans les taillis profonds de la for\u00eat. Un lieu inesp\u00e9r\u00e9. Il \u00e9tait rest\u00e9 un moment \u00e9bloui et son \u0153il d\u2019artiste avait imm\u00e9diatement flair\u00e9 le potentiel de ce paysage magique et primaire. Il avait instantan\u00e9ment install\u00e9 son mat\u00e9riel sur une petite esplanade, fort \u00e0 propos am\u00e9nag\u00e9e, comme \u00e0 son intention. Lorsqu\u2019il entendit un bruit de craquement derri\u00e8re lui, il crut \u00e0 quelques b\u00eates sauvages et reprit son travail. Il revint chaque jour. \u00c9lise aussi. Elle s\u2019approchait \u00e0 pas de loup et l\u2019espionnait depuis un taillis. Isidore avait senti sa pr\u00e9sence par quelques froissements imperceptibles. Il avait compris que cet espace devait servir \u00e0 quelqu\u2019un et que cette personne \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 l\u2019observer. Un jour, il se d\u00e9cida en estimant que s\u2019\u00e9tait le bon moment&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Tu sais, tu peux regarder de plus pr\u00e8s. Je ne te ferai aucun mal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elise s\u2019enfuit \u00e0 toutes jambes tant elle craignait cet inconnu. Le lendemain, elle revint et il l\u2019invita une nouvelle fois. Chaque jour, elle s\u2019approcha un peu plus, si bien qu\u2019au bout d\u2019une semaine, elle se tenait debout derri\u00e8re Isidore.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Que fais-tu\u2009? Tu voles les couleurs de la for\u00eat, dit-elle d\u2019une voix fluette et claire comme les eaux tourbillonnantes de la source.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je ne les vole pas, je les reproduis sur cette toile pour cr\u00e9er une repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;\u00c0 quoi bon les copier puisqu\u2019elles sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;C\u2019est pour les partager avec d\u2019autres personnes qui n\u2019ont pas la chance d\u2019habiter \u00e0 la campagne. Comment t\u2019appelles-tu, jeune demoiselle\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Les garnements du village m\u2019appellent \u00ab\u2009Grain de sable\u2009\u00bb, mais mon vrai pr\u00e9nom est \u00c9lise<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Grain de sable\u2009? Quel curieux et gentil sobriquet\u2009! Me permettrais-tu de te regarder\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Oui, mais promets-moi de ne pas te moquer de moi comme tous les autres. Ils me jettent souvent des pierres et je dois m\u2019enfuir pour me cacher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je t\u2019en fais la promesse, \u00c9lise<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Isidore se retourna lentement et contempla la cr\u00e9ature qui se tenait devant lui. Il d\u00e9couvrit un corps longiligne aux courbes bien dessin\u00e9es \u00e0 peine dissimul\u00e9es sous une robe de lin froiss\u00e9e, mais qui laissaient deviner des hanches bien pleines, une poitrine dont les ar\u00e9oles pointaient sous le tissu, des \u00e9paules adorables prolong\u00e9es par des bras menus, un cou gracile qui soutenait une petite t\u00eate. \u00c9lise le regardait de ses yeux d\u2019un bleu \u00e9trange. Son visage parsem\u00e9 de taches de rousseur respirait la sant\u00e9 avec ses l\u00e8vres d\u00e9licates aux pr\u00e9cieux ramages, ses joues dor\u00e9es par le soleil, deux minuscules oreilles comme deux fleurs aux contours mordor\u00e9s et un fouillis de cheveux ch\u00e2tain clair. Isidore \u00e9tait \u00e9bloui par cet \u00eatre fabuleux. Il crut un instant \u00e0 une f\u00e9e. Son \u0153il aguerri d\u00e9tecta imm\u00e9diatement le potentiel extraordinaire de cette cr\u00e9ature apparue telle une nymphe sortie des eaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Voudrais-tu poser pour moi, ch\u00e8re enfant\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Tu promets de ne pas me faire de mal, r\u00e9pondit \u00c9lise qui trouva soudain l\u2019id\u00e9e amusante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je te le promets sur la t\u00eate de ce que j\u2019ai de plus cher au monde. Pourrais-tu retirer ta robe\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lise qui \u00e9tait l\u2019innocence m\u00eame s\u2019ex\u00e9cuta et d\u00e9couvrit son merveilleux corps de jeune fille. Isidore en eut un frisson. Ce n\u2019\u00e9tait pas celui d\u2019un d\u00e9sir lubrique, mais l\u2019admiration d\u2019un esth\u00e8te qui n\u2019avait jamais contempl\u00e9 un mod\u00e8le aussi parfait et sublime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Isidore lui prit la main, l\u2019installa devant la mare et se mit imm\u00e9diatement au travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nom d\u2019une pipe\u2009! s\u2019exclama Ars\u00e8ne. O\u00f9 as-tu d\u00e9nich\u00e9 cette beaut\u00e9 incroyable et \u00e9nigmatique\u2009? Mon cher fr\u00e8re elle va faire ta fortune. Les gens sont avides de nouveaut\u00e9s et de curiosit\u00e9s. Ils sont lass\u00e9s des bariolages repr\u00e9sentant des paysages. Mais cela, mon ami, c\u2019est original, unique et en m\u00eame temps myst\u00e9rieux et magique. Tout le monde voudra d\u00e9couvrir cette raret\u00e9. Tu dois absolument la ramener \u00e0 Paris. Je vais vous am\u00e9nager un appartement dans le 16<sup>e<\/sup> et, crois-moi, tout Paris va se bousculer pour acqu\u00e9rir ce tableau et tous les autres qui suivront.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Isidore n\u2019eut aucun mal \u00e0 emmener \u00c9lise \u00e0 Paris. Ses parents trop heureux de se d\u00e9barrasser d\u2019une fille impossible \u00e0 marier la lui c\u00e9d\u00e8rent contre une rente mensuelle confortable. Isidore l\u2019installa dans son logis et lui recommanda de ne pas sortir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Le monde est plein de malfaisants qui auraient t\u00f4t fait de t\u2019exploiter, de t\u2019exposer dans quelques foires ou cirques pour amasser de l\u2019argent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gr\u00e2ce \u00e0 la publicit\u00e9 faite par Ars\u00e8ne dans les milieux bourgeois, son appartement ne d\u00e9semplissait pas. Tout Paris d\u00e9filait. Les messieurs \u00e9moustill\u00e9s par la beaut\u00e9 singuli\u00e8re de cette cr\u00e9ature, les femmes anim\u00e9es par un m\u00e9lange de curiosit\u00e9 malsaine et de jalousie rageuse \u00e0 l\u2019\u00e9gard d\u2019un monstre qui faisait courir toute la ville. Ses tableaux se vendaient comme des petits pains. Isidore croulait sous les commandes. Chacun voulait garder un souvenir de cette d\u00e9couverte \u00e9tonnante et la montrer \u00e0 ses amis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais bient\u00f4t, \u00c9lise s\u2019ennuya. Les animaux de la for\u00eat, les arbres lui manquaient. Un jour, Isidore oublia de verrouiller la porte et \u00c9lise s\u2019enfuit. De retour, il comprit qu\u2019il avait perdu bien plus qu\u2019un moyen de faire fortune. Il avait laiss\u00e9 \u00e9chapper, celle qui lui avait redonn\u00e9 go\u00fbt \u00e0 la vie, un \u00eatre \u00e0 prot\u00e9ger et \u00e0 ch\u00e9rir. Il se fit bien des reproches, car il n\u2019\u00e9tait pas diff\u00e9rent de tous ces montreurs de curiosit\u00e9s qui exploitaient la difformit\u00e9 humaine. Il rechercha Elise pendant des mois arpentant Paris et ses environs, fouillant les cirques, les foires, les march\u00e9s, les chapiteaux ambulants. Enfin, \u00e0 bout de force, il eut l\u2019id\u00e9e de placarder des affichettes, de faire para\u00eetre des annonces dans les journaux, promettant une tr\u00e8s forte r\u00e9compense \u00e0 qui lui fournirait des renseignements. Cela ne tarda pas. Un homme vint le visiter et lui parla d\u2019un cabinet clandestin de curiosit\u00e9s, rue de M\u00e9nilmontant, o\u00f9 il avait vu des monstruosit\u00e9s impensables, dont une femme \u00e0 petite t\u00eate. Isidore se pr\u00e9cipita et d\u00e9couvrit son \u00c9lise, la t\u00eate ras\u00e9e de pr\u00e8s, enferm\u00e9e dans une cage. Isidore mena\u00e7a le propri\u00e9taire de cet \u00e9tablissement innommable de le d\u00e9noncer \u00e0 la police s\u2019il ne lui restituait pas \u00c9lise, car ses \u00ab\u2009pensionnaires\u2009\u00bb \u00e9taient trait\u00e9s d\u2019une fa\u00e7on immorale et cruelle. L\u2019exploitant c\u00e9da et Isidore put ainsi d\u00e9livrer \u00c9lise<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Arriv\u00e9 chez lui, il fit cette promesse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Maintenant que te voici retrouv\u00e9e, je jure devant Dieu de ne plus jamais t\u2019exposer \u00e0 la curiosit\u00e9. Je suis riche gr\u00e2ce \u00e0 toi et je souhaite te donner mon nom afin que plus jamais tu ne sois dans le besoin. Tu h\u00e9riteras de mes biens, car je suis vieux et malade. Mes jours sont compt\u00e9s. Demande-moi ce que tu d\u00e9sires et je l\u2019exhausserai\u2009! Si tu veux retourner dans la for\u00eat, je ne t\u2019en emp\u00eacherai pas m\u00eame si cela me fera beaucoup de peine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014&nbsp;Je ne veux pas retourner dans la for\u00eat, car j\u2019ai trop souffert de la moquerie des gens et j\u2019ai d\u00e9couvert le confort de la ville. Pendant que j\u2019\u00e9tais chez toi et en prison, j\u2019ai eu le temps d\u2019observer les dames, car elles sont venues nombreuses pour me visiter. J\u2019ai remarqu\u00e9 qu\u2019elles portaient des chapeaux tous plus horribles les uns que les autres. Je voudrais ouvrir une boutique afin de changer cela.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette demande \u00e9tonna Isidore, mais il reconnut bien l\u00e0 l\u2019intelligence d\u2019\u00c9lise. Il mit tout en \u0153uvre pour lui permettre de r\u00e9aliser son r\u00eave. Il l\u2019\u00e9pousa puis lui acheta un magasin dans le quartier des Halles. Un vaste espace dans lequel elle pourrait laisser s\u2019\u00e9panouir son esprit cr\u00e9atif, \u00e9tancher sa soif de nouveaut\u00e9. \u00c9lise s\u2019inspira de la for\u00eat et de son petit coin de paradis pour imaginer des mod\u00e8les tous plus originaux les uns que les autres. Son inventivit\u00e9 \u00e9tait sans borne. Elle avait mis en \u00e9vidence \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de sa boutique l\u2019\u00e9criteau suivant&nbsp;: des chapeaux pour toutes les t\u00eates, grandes ou petites. Bient\u00f4t, toute la bonne soci\u00e9t\u00e9 se pressa dans les all\u00e9es de son magasin. Elle s\u2019enrichit rapidement. Elle embaucha en priorit\u00e9 les \u00ab\u2009monstres\u2009\u00bb de Paris notamment ceux du cabinet de curiosit\u00e9s o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9tenue pendant des mois. Pour ceux qui ne pouvaient travailler, elle ouvrit un hospice o\u00f9 ils furent trait\u00e9s avec humanit\u00e9 et pour certains soign\u00e9s. Elle cr\u00e9a une collection de pr\u00eat-\u00e0-porter pour les femmes, quelles que soient leurs mensurations. En 1888, c\u2019\u00e9tait absolument r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lise devint une \u00e9g\u00e9rie de la mode et son enseigne brilla au firmament des entreprises pionni\u00e8res. Elle lui donna le nom qui l\u2019avait longtemps poursuivi comme une mal\u00e9diction&nbsp;: Grain de sable.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette nouvelle r\u00e9pond \u00e0 l&rsquo;appel \u00e0 texte de La nouvelle George Sand dont le th\u00e8me \u00e9tait Grain de sable. 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